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Rachel et Coralie, l'explosion du plafond de verre...

 

Elles sont intelligentes, compétentes, sûres de leur choix et bataillent pour conquérir le monde. Un monde entrepreneurial semé d’embûches où les concurrents fourbissent leurs armes. Mais c’est souvent face à la société, aux préjugés que cette ascension fait le plus de vague. Oui, les préjugés ont la vie dure. La femme serait reine de l’émotionnel et du relationnel, alors que l’homme se situerait du côté du rationnel et de la performance. La sexualisation des attentes est partout palpable - y compris lorsque l’on vante le progrès des femmes dans l’entreprise. Malheureusement, ces images puissantes continuent d’enfermer les femmes dans des rôles de soutien plutôt que de production, fabriquant des murs de verre très épais qui limitent la mobilité horizontale des femmes d’un secteur à l’autre. Ces murs sont définitivement les plus grands responsables de la sous-représentation des femmes dans l’innovation et à la tête des nouvelles entreprises, du secteur du numérique. Mais qui sont ces femmes qui ont franchi le pas de l’entrepreneuriat et qui déjouent tout préjugé sexiste ? Quels rêves les ont transportées ? Rencontre de deux femmes, Rachel Lollia et Coralie Febrissy, qui creusent leur sillon et multiplient les territoires d’exploitation avec une exigence et une indépendance d’esprit qui nous épatent.

‘‘Pour moi, une femme est déjà entrepreneur quand elle arrive à gérer sa vie « classique » et que d’être son propre patron ou de créer un produit, ou une activité est juste une organisation différente.’’ 

Quel a été le plus difficile pour vous dans votre parcours ? Rachel. Tout au long de mon parcours, j’ai eu à rencontrer des difficultés. Le plus difficile a sûrement été le sacrifice financier. En effet, mes diplômes et compétences me permettent de travailler n’importe où et de bien gagner ma vie. Pour autant, je ne regrette rien, car l’enrichissement personnel, les rencontres, la maturité que j’ai acquise en peu de temps, le sens et la conviction que je porte à travers mes projets et surtout le fait de réussir à surmonter ces difficultés valent beaucoup plus à mes yeux. 

Coralie. Le plus challengeant, bosser sur les croyances limitantes et optimiser le business model de Creoletrip.

     Pensez-vous que les femmes soient suffisamment représentées dans le monde entrepreneurial ? Coralie. Très récemment, un journal a montré une photo de la France qui réussit, que des hommes et blancs. Pas une seule femme, pas une seule personne non blanche alors que l’on sait que des succes story existent pour ces personnes. D’ailleurs, quelques jours après des entrepreneuses ont répliqué en photo avec la même scénographie pour montrer que des femmes chefs d’entreprises à succès, cela existe. Je dirais que c’est homme-centré. Pays conservateur ? Il y a des femmes qui réussissent, pourquoi on ne les voit pas plus ? Je ne sais pas. Par contre, l’entraide féminine via des réseaux de femmes entrepreneurs est bien là.

Rachel. Non. Bien que cela soit en nette progression, selon moi, encore quelques femmes se concentrent sur une vie rangée «boulot-famille » et peuvent percevoir l’entrepreneuriat comme une charge supplémentaire. À mon avis, une femme est déjà entrepreneur quand elle arrive à gérer sa vie « classique » et que d’être son propre patron ou de créer un produit, ou une activité est juste une organisation différente. 

     D’autre part, certains experts expliquent la sous-représentation des femmes dans l’entrepreneuriat parce qu’elles sont supposées être : des êtres allergiques aux risques, manquant de confiance et mal à l’aise avec la réussite personnelle ou économique. Que pensez-vous de ces avis ? Coralie. Waw, quel portrait. Les femmes ont une gestion du risque différente des hommes et les sociétés gérées par des femmes tiennent plus longtemps par rapport aux hommes grâce à ce fait. Beaucoup de femmes entreprennent avec l’objectif d’améliorer leurs qualités de vie, de pouvoir avoir un emploi du temps plus souple pour mieux gérer leur vie familiale. Celles qui se lancent dans l’aventure avec un objectif financier ambitieux sont sûrement moins nombreuses à mon sens pour deux raisons. Premièrement, en France, la question de l’argent est taboue et il vaut mieux cacher sa réussite que d’en être fière, a fortiori si l’on est une femme. Deuxièmement, il faut avouer qu’il y a des croyances limitantes propres aux femmes qui ne permettent pas de casser ce plafond de verre financier. Mesdames, c’est ok, si vous voulez gagner beaucoup d’argent, vous en avez le droit, et vous le méritez. 

Rachel. C’est du n’importe quoi. Nous prenons des risques tout le temps, on ne s’en rend même pas compte. Pour la confiance, je ne pense pas que cela soit en lien direct avec l’entrepreneuriat : des femmes très timides, pas forcément hypers confiantes arrivent à mettre en place des business et à très bien les gérer. C’est vrai que le développement personnel aide et booste, mais avec ou sans, cela n’empêche pas d’entreprendre. Je distingue l’entrepreneur du chef d’entreprise. Une présidente d’association par exemple est aussi un entrepreneur. Elle peut atteindre ses objectifs de réussite personnelle et économique en se challengeant. C’est véritablement cette capacité d’entreprendre, d’avoir de l’audace, de passer à l’action, de réaliser et rendre concret sa vision des choses et surtout de créer de la valeur pour les autres (emplois, services, communautés…).

     Comment pourrait-on soutenir davantage la création d’entreprises par des femmes ? Coralie. Par l’exemple et l’éducation. Montrer très tôt dans les écoles des femmes d’entreprises à succès, plus de succès story féminine dans les médias. Que cela devienne une norme et montrer à tous que c’est possible de se lancer et de réussir. Tout le monde devrait connaître le parcours inspirant de Yannick Cheffre, femme guadeloupéenne qui a dû surmonter beaucoup d’obstacle et qui est à la tête d’un des leaders du marché capillaire Afro, Activilong. Voir des femmes gagner beaucoup d’argent soit quelque chose d’aussi normal que de voir un homme dans le même cas. À mon avis, c’est une question sociétale. 

Rachel. Il y a des initiatives qui se sont mises en place ailleurs. À mon avis, il faut deux choses: dupliquer en conceptualisant et fonctionner en réseau. Progressivement je veux croire que les mentalités évolueront, nous sommes au cœur d’une petite révolution du rapport au travail et de plus en plus de personnes deviennent indépendantes, sauf que cela en fait beaucoup et que notre marché n’est pas extensible, alors il serait intéressant de travailler ensemble. J’ai bon espoir.

 

‘‘Ado je me suis toujours dit que je n’avais pas envie d’une vie comme tout le monde (métro, boulot dodo) donc ça s’y rapproche mais je suis qu’au début du chemin.’’

Avez-vous déjà vécu une situation dans laquelle on vous a fait comprendre que « femme » et entrepreneuriat étaient deux notions peu compatibles ? Coralie. Pour l’instant, non. Dieu Merci

Rachel. Personnellement, non. Ou plutôt je ne l’ai jamais ressenti comme tel puisque je pense ne même pas donner cette chance à quelqu’un de me dire une telle chose. J’ai plutôt en mémoire une remarque qui m’a simplement fait sourire « petit bout de femme qui ne paie pas cher, mais qui en a dedans (cerveau) » et « ah oui, tu es maman, je n’aurais jamais cru, je te vois bien active ». Je ne comprends pas forcément le parallèle mais bon… (sourire).

     Qu’est-ce qu’être une femme libre selon vous en 2018 ? Coralie. Je dirais une femme qui s’aime profondément, qui arrive à s’affranchir de ses propres croyances limitantes, et des injonctions sociétales de ce que devrait être ou faire une femme. Et qui agit en conséquence. 

Rachel. La liberté … c’est un mot abstrait et en même temps mon objectif. À mon avis, une femme libre, en 2017, c’est une femme qui a le choix. Une femme qui « fait son choix de vie » est libre autant que la femme au foyer, celle qui fait l’école à la maison, que la businesswoman ou la digital nomade qui voyage aux quatre coins du monde.

     À quel moment de votre vie vous êtes-vous sentie le plus libre ? Et le moins libre ? Coralie. Le plus libre, depuis que je suis entrepreneure, et donc le moins libre quand j’étais salarié. 

Rachel. Aujourd’hui, je me sens libre. Je me sens moins libre quand je me sens contrainte, prise au piège ou quand je ne me sens pas en accord avec moi-même, donc frustrée. On a toujours le choix, même quand on n’est pas le centre de la décision, de l’action, du sacrifice, etc. 

     Où puisez-vous votre force ? Coralie. Du soutien de mon chéri et de ma famille. Du décès de ma tante assez brutal. On va mourir alors pourquoi ne pas aller au bout de nos envies ? Les personnes inspirantes, Oprah Winfrey, Lyvia Cairo, trentenaire Guadeloupéenne qui devient millionnaire en voulant impacter le monde et avec le mantra « être moi suffit » Stéphanie Rénier, antillaise également, atypique par sa profession, qui a un patrimoine immobilier de 1 million d’euros après avoir été fichée à la Banque de France. Des femmes qui montrent que c’est possible d’atteindre sa version de la réussite, en étant soi et en cassant les codes.  

Rachel. Je puise ma force en moi-même, mais aussi et surtout dans ma famille et mon environnement. Comme une plante. Les gens qui m’inspirent : Pierre Rabhi et localement Lucien Degras, Marie Gustave et Henry Joseph que j’ai la chance d’avoir comme mentors. Mais aussi toutes ces personnes passionnées qui ont l’audace de penser le monde demain, font leur part  comme des milliers de colibris (bientôt des millions) et agissent sans profiter ou tromper les autres.

‘‘Pour moi, une femme est déjà entrepreneur quand elle arrive à gérer sa vie « classique » et que d’être son propre patron ou de créer un produit, ou une activité est juste une organisation différente.’’ 

Selon vous, comment le digital transforme la place des femmes ? Peut-il jouer un rôle dans la construction d’un monde plus égalitaire ? Rachel. Le digital offre de nouvelles opportunités qu’il est urgent de saisir. Je pense que oui, mais comme dans tout, il faut de la compétence et de la maîtrise pour anticiper le côté obscur. N’oublions pas que ce sont des humains qui ont créé tout cela. Il y a donc toujours une marge d’erreur.

Coralie. Oh que oui. Créer son business grâce au digital n’est pas tributaire d’un genre, d’une couleur de peau ou de l’âge. Par conséquent, le champ est beaucoup plus ouvert grâce au digital.

     L’entrepreneuriat au féminin semble être un marronnier sociétal. N’avez-vous pas le sentiment que tous vos efforts et vos victoires ne soient ramenées qu’à une épopée de genre ? Rachel. Personnellement, je ne le vis pas comme cela. Mais c’est vrai que l’être humain a toujours ce besoin de séparer, distinguer, différencier. Si cela booste et permet d’avance, je ne suis pas contre.

Coralie. Si c’est le cas, nous sommes encore loin de l’égalité homme-femme. Et à vrai dire je ne me pose pas la question.

     Quel type d’entrepreneure êtes-vous ? Rachel. Je suis une serial entrepreneur. J’aime créer, inventer, trouver des solutions. Ce que j’aime encore plus, c’est de disrupter: faire les choses à l’opposer des codes actuels qui méritent d’être bousculées. Je fais mon maximum pour être une entrepreneur toujours en accord avec mes valeurs et principes.

Coralie. Je n’en sais rien du tout, rires. Je n’aime pas poser d’étiquette, je fais, je tâtonne, j’apprends encore beaucoup. On en reparle dans 5 ans ?

Votre projet professionnel a probablement bouleversé votre vie personnelle. Avez-vous été obligé de faire quelques concessions ? Rachel. Oui, beaucoup… mais je les qualifierai de « choix ». C’est carrément une aventure familiale, mais je veille à mettre une limite. Il est important de bien définir les choses et maintenir un équilibre.

Coralie. C’est totalement cela, un bouleversement, notamment au niveau familial. J’ai l’immense chance d’avoir un conjoint en or qui me soutient énormément. Les concessions sont familiales et c’est challengeant d’être une femme et mère entrepreneure avec l’injonction de réussir à tous les niveaux. Bonjour, culpabilité. Est-ce que les pères à poste à responsabilité ou entrepreneur sont face au même dilemme ? 

     Rachel, comment vous est venue l’idée de Pawoka ? J’ai eu l’idée de Pawoka à partir d’une expérience personnelle, un besoin puis un constat. C’est ensuite devenu un défi, un projet, une réalité et maintenant un concept de vie. Il a été financé par fonds propres - j’y ai mis mes économies de job étudiante - mais aussi et surtout financé par de la compétence et de la solidarité. J’insiste sur cette partie, parce que tout n’est pas uniquement rattaché à de l’argent. Ma famille, mes amis, des rencontres, des collaborations, des échanges… c’est véritablement cette dynamique qui a donné vie à Pawoka. Et encore aujourd’hui. En pratique, Pawoka c’est : deux applications mobiles (une pour le public et une pour les professionnels de santé), qui permettent de rendre accessible l’information sur l’utilisation des plantes médicinales locales (caraïbe) à tous. Mais aussi des formats complémentaires pour diffuser toujours plus, sensibiliser sur l’importance et la fragilité de cette ressource.

     Coralie, qu’en est-il de créoletrip.com ? Créole trip vient de la résultante de ma manière de voyager à savoir rencontrer les locaux, faire des choses originales et l’amour viscéral que j’ai pour mon île avec l’envie de valoriser les Guadeloupéens et leur savoir-faire au niveau gastronomique, culturel, et même du bien-être mais insolite. J’ai gagné en compétence ++ grâce au digital. J’ai tout financé sur mes fonds propres pour l’instant. Créoletrip.com permet de siwoter (profiter de) la Guadeloupe autrement. En payant une expérience insolite sur creoletrip.com, le site met en relation ceux qui sont à la recherche d’insolite et de partage avec des locaux passionnés via des activités authentiques ou insolites

 

 

Quel constat faites-vous de l’entrepreneuriat en Guadeloupe ? Rachel. C’est mon avis personnel. Je pense que l’entrepreneuriat en Guadeloupe est mal structuré. Comme d’habitude nous sommes à la traîne. Or nous avons tout ici pour être des modèles. Pour autant, je garde espoir, nous avons de plus en plus d’initiatives enrichies par des expériences de vie et de la compétence, mais aussi de l’ouverture d’esprit, donc cela bougera… on commence à le voir.

Coralie. Je n’ai pas assez de recul pour répondre à cette question. Cependant, je dirais que si les aides financières peuvent être traitées dans un délai plus adapté pour des créateurs d’entreprises notamment les start-up, ce serait vraiment bénéfique. En effet, il faut pouvoir agir ou se réajuster rapidement et l’on sait que l’argent est le nerf de la guerre pour cela. Et la couverture numérique… Bosser dans le digital et galérer à avoir une connexion décente c’est un frein pour un développement économique lié au digital autant pour les potentiels clients que pour les entreprises.  

     Comment voyez-vous le futur de votre entreprise ? Rachel. Franchement, je ne sais pas. Je travaille déjà pour son développement. On verra ce qu’il adviendra. Le plus important est de faire !

Coralie. Apporter toujours plus de valeurs aux clients pour une expérience encore plus riche, complète, en diversifiant nos offres et conquérir d’autres Marchés.

     Et si c’était à refaire ?  Rachel. Je referais exactement pareil, c’est ce qui me définit et donc définit pawoka.

Coralie. J’aurai pris un associé dès le départ. Bosser seule c’est très challengeant.

     Vous imaginiez-vous enfant, être là où vous êtes ? Rachel. Je pense que les enfants que nous avons été illustres les adultes que nous sommes aujourd’hui. Donc indirectement oui. Petite, j’étais déjà dans les plantes médicinales, les sciences, les expériences mais aussi la culture traditionnelle, l’ouverture au monde, le respect de l’autre, la tolérance. Je parlais facilement pour le groupe et ne supportais pas les injustices.

Coralie. Ado, je me suis toujours dit que je n’avais pas envie d’une vie comme tout le monde (métro, boulot dodo) donc cela s’y rapproche, mais je ne suis qu’au début du chemin.

     Un conseil pour nos lecteurs(rices) qui voudraient se lancer ? Rachel. « Quoique tu rêves d’entreprendre, commences-le. L’audace a du génie, du pouvoir et de la magie! » Goethe 

Coralie. Bosser dès le départ sur vos croyances limitantes (argent, etc…). Cela vous fera gagner du temps, lancez-vous-même si ce n’est pas parfait.

 

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