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Éthiques économiques et société Guadeloupéenne

Dernière mise à jour : 13 mai

Par Raphaël Lapin

Photo : Peggy Anke

 



« En nous ouvrant à la modernité, en aidant l’imaginaire relationnel à faire intelligence en nous, le chaos peut devenir fécond. L’imaginaire relationnel (porté aux bienveillances) y trouve l’occasion d’un humanisme bien plus large, plus profond et plus humble, mieux conforme au vivant… ».


Patrick Chamoiseau, Frères Migrants.


Pour Spinoza, adopter un comportement éthique consiste à placer la nature au centre de tout et à admettre que l’humain ne serait pas, en définitive, la finalité de l’univers. L’éthique peut alors être définie comme la philosophie qui conduit le comportement humain dans l’objectif de préserver la nature. C’est donc un concept que l’on peut lier de manière intime à l’idée de morale. Et à ce titre, elle se distingue nécessairement du droit. De manière plus prosaïque, cela signifie que le droit est loin d’avoir le monopole de la morale et l'on pourrait même aller plus loin et constater tantôt de véritables injustices dans le droit. Celui-ci n’étant, en définitive, que la traduction dans les règles de vie en société du projet politique voulu par les gouvernants. Il arrive toutefois que ce projet politique soit empreint d’une certaine éthique et que celui-ci autorise la notion à faire son chemin depuis la philosophie vers le droit.


Nous devons sortir de l’exclusif commercial que nous avons hérité de l’époque coloniale.

C’est ainsi qu’elle a irrigué peu à peu les règles pénales (1), constitué le socle idéologique de transformations successives des usages de la politique (2) ou encore favorisé les évolutions successives de l’union civile. C’est également un projet politique animé par une éthique libérale qui a façonné depuis la Révolution française le droit français des affaires. Ce projet était une réponse au pouvoir monarchique.



© Jean-Philippe Delberghe



Et alors qu’au XVIIIe siècle, la morale s’inscrivait dans une approche libertaire, celle-ci semble désormais avoir changé de camp et de manière assez paradoxale, elle anime aujourd’hui la doctrine juridique avec une idée tenace qui vise à réguler les activités économiques en responsabilisant les entreprises dans les comportements qu’elles ont à l’égard de la société et de l’environnement dans lesquels elles sont insérées. C’est un mouvement qualifié de responsabilité sociétale des entreprises ou de RSE. Progressivement introduite dans le droit (3), la RSE a pour but d’amener les entreprises à adopter un comportement respectueux du développement harmonieux et durable des sociétés dans lesquelles elles se trouvent (4) en considération des liens qu’elles y ont tissés. Il s’agit, par exemple, d’éviter que des travailleurs du bâtiment au Qatar ne se retrouvent dans des situations proches de l’esclavage alors qu’ils sont en train de bâtir les stades qui devraient accueillir la coupe du monde en 2022, ou encore d’éviter que l’activité d’extractions d’huile de palme exercée par une société européenne ne vienne troubler la vie d’un petit village au Cameroun.


(…) cette éthique nouvelle sera confrontée à la structure anticoncurrentielle que je qualifierai comme : le malheur endémique de notre économie.

D’aucuns s’interrogeront et demanderont pourquoi donc s’inquiéter en particulier de cette éthique économique dans notre petit archipel. Les réponses à ces interrogations se révèlent à la vue des entraves à la liberté d’entreprendre, ce dogme économique hérité des sociétés occidentales qui n’a permis de vaincre la puissance de l’ancien régime que dans l’hexagone et n’a vécu dans les faits que dans l’outre-monde. Il serait également fou de penser que dans notre microcosme les entreprises n’ont aucun impact sur la société et aucune responsabilité de ce fait. Et alors que s’annonce une nouvelle ère de l’éthique de l’entreprise, il serait dommage que notre économie ne rate là encore le coche, qu’elle ne fasse de la responsabilisation sociétale une nouvelle chimère structurante laissant ainsi le pouvoir économique, une fois de plus, comme la seule loi qui vaille.


Le risque de manquer l’occasion et de causer à la Guadeloupe un nouveau retard sur le monde est donc très grand. Il est renforcé par le manque d’approches théoriques prospectives ou critiques de notre petite économie dérégulée. Toutefois, si nous devions nous atteler à construire une éthique économique pour notre pays aujourd’hui, sachons que les difficultés seront nombreuses. Nous en avons conscience, cette éthique nouvelle sera confrontée à la structure anticoncurrentielle que je qualifierai comme : le malheur endémique de notre économie. Il faudra alors évoquer non seulement la responsabilité des grandes entreprises exerçant d’ores et déjà leurs activités au cœur de la société guadeloupéenne. Cependant, dans une approche que nous voulons à la fois prospective et en même temps proactive, nous tâcherons surtout de concevoir une éthique pour ceux qui manifestent une volonté quasiment innovante de s’insérer sur le marché guadeloupéen grâce à des techniques ou des produits tout aussi innovants.


© Jocelyn Morales


Une éthique pour tous les goliaths de notre économie



L’éthique doit d’abord être celle des acteurs bien connus, dont le poids ne laisse envisager que peu de perspectives à de nouveaux entrepreneurs dans une économie dérégulée où seule la puissance de marché fait la loi. Ces mastodontes d’envergure internationale n’ont a priori que faire de leur impact sur la société guadeloupéenne et sur leurs parties prenantes. La Guadeloupe constitue, de toute façon, un marché captif qui ne saurait, sans mesures vigoureuses et parfois douloureuses, s’affranchir et sortir de captivité. Pourtant les éléments de responsabilité sociétale de ces entreprises-là sont aussi grands qu’ils sont nombreux. Elles emploient une part importante de notre population qui tire du fruit de ses efforts, les moyens de faire vivre les familles guadeloupéennes. Leurs produits sont consommés par le plus grand nombre d’entre nous. À quel prix ? Dans quelles conditions ? Idées déjà largement développées dans l’ouvrage de la libre concurrence en outremer, la cherté de la vie dans notre terre de Guadeloupe est un facteur élémentaire du mal-être de notre société. Disons-le, la responsabilité civile de ces entreprises ne saurait être tirée du seul fait d’occuper une position dominante, en revanche elle incombe à ceux qui continuent d’avoir des pratiques anticoncurrentielles aboutissant à renchérir les prix, à rogner sur la qualité et à ignorer les perspectives d’innovation. Cette responsabilité civile est doublée d’une responsabilité eu égard aux incidences négatives que ces pratiques ont sur notre société.


Cela ramène alors sur le devant de la scène notre responsabilité de con-sommateurs. Nous qui refusons encore et toujours d’adopter enfin une démarche consom-actrice et citoyenne. Sans nous en rendre compte, mais à échéance régulières, nous utilisons nos bulletins de vote comme nos cartes bleues…

En bref, nous devons reconnaître la responsabilité sociétale de ceux qui boudent sciemment le bien-être du consommateur et plus largement le bon vivre ensemble dans la société guadeloupéenne. D’un autre côté, bien que se situant certainement en deçà des seuils prévus par la loi, une approche volontaire consisterait pour celles-ci, à élaborer et à mettre en œuvre un plan comportant l’ensemble des mesures de vigilance visant au respect des libertés et des droits des Guadeloupéens dans une approche socialement responsable. Dans le même temps, la responsabilité complémentaire de quelques-unes des collectivités est manifeste.


Dans un silence aussi fautif qu’il est ancien, elles ne se saisissent pas des armes nécessaires à faire évoluer la situation de notre peuple pour de bon. Un précieux sésame offert par une certaine loi du 20 novembre 2012 leur autorise la saisine de l’autorité de la concurrence pour mettre fin à certaines pratiques et faire des demandes d’injonctions structurelles de cession d’actifs. Chacun se fera une religion du nombre d’usages faits de ces dispositifs. Cela ramène alors sur le devant de la scène notre responsabilité de con-sommateurs. Nous qui refusons encore et toujours d’adopter enfin une démarche consom-actrice et citoyenne. Sans nous en rendre compte, mais à échéances régulières, nous utilisons nos bulletins de vote comme nos cartes bleues… Sans s’assurer des garanties offertes par le vendeur ou du service après-vente des mesures adoptées. Cette responsabilité des consommateurs ne doit pas obérer celle des autres acteurs économiques qui le sont également. Tous ces David de l’économie qui rêvent de s’insérer sur notre marché et qui risquent tout pour parvenir à faire vivre leur désir d’entreprise doivent également adopter une certaine éthique.

"David avec la tête de Goliath" a été réalisé par le peintre baroque Caravage réalisé vers 1606-1607. © Wikicommons.



Guide de l’éthique à l’usage des David de notre économie



Au-delà de la responsabilité sociétale des entreprises qui ont une rente de situation sur notre marché, il est nécessaire de faire un petit guide de l’éthique à l’usage de ceux qui entreprennent, de ceux qui ont entrepris et de ceux qui vont entreprendre dans notre société guadeloupéenne. Pour eux, la transmutation, que connaissent actuellement toutes les valeurs, est autant d’exigences fondamentales. Des monnaies d’échange alternatives prennent de plus en plus d’espace. L’économie collaborative est venue bouleverser les rapports établis entre ceux qui mettent à disposition le capital qu’ils ont accumulé et ceux qui ne disposent que de leur force de travail remettant ainsi en cause les distinctions fondamentales quasi séculaires, existant entre le droit des sociétés et le droit du travail.


Notre société nous oblige à être innovants, à prendre des risques, à investir dans des secteurs d’avant-garde, à voyager dans les pays proches de nous comme dans ceux plus éloignés, à nous enrichir de leurs expériences.

Dans ce désordre réglementaire, ce véritable chaos normatif, on aperçoit une chance… Elle est là, elle s’offre à nous, la chance d’un nouvel ordre économique. Il est de notre responsabilité de nous en emparer et d’en faire le socle d’un développement harmonieux et durable de la société guadeloupéenne. À nous l’éthique respectueuse des besoins de notre société et consciente d’un cadre relationnel dans lequel toutes les parties prenantes de la société guadeloupéenne sont connectées, interconnectées, voire interpénétrées, les unes des autres. La tâche s’annonce ardue et les revers aussi nombreux que sévères. Mais notre génération a le devoir et l’honneur de l’entamer. Elle est là l’éthique du nouvel acteur économique dans et pour la société guadeloupéenne. À portée de main. Elle trouve son engrais dans une culture séculaire de la solidarité.

© Shufaaz Shanoon



Notre société nous oblige à être innovants, à prendre des risques, à investir dans des secteurs d’avant-garde, à voyager dans les pays proches de nous comme dans ceux plus éloignés, à nous enrichir de leurs expériences. Certains camarades l’ont bien compris, ils ont installé des plateformes collaboratives physiques comme le Spot espace de co-working à Jarry ou encore numériques comme le fait d’ores et déjà la start-up An sav fè sa avec notre Carter national. Ils ont élaboré des espaces où il est possible de coopérer.


Coopérer, nous le devons mais avant tout avec nos voisins, ceux qui sont au bout du chemin comme ceux dont nous sommes séparés par un bras de mer. Nous devons sortir de l’exclusif commercial que nous avons hérité de l’époque coloniale. Cette dernière coopération a été facilitée par la récente loi n° 2016-1657 du 5 décembre 2016 relative à l’action extérieure des collectivités territoriales et à la coopération des outre-mer dans leur environnement régional. Et la coopération régionale doit passer par la construction de ponts entre nos pays, elle doit être le sel du débat sur une véritable intégration régionale. On identifie alors, un nouvel élément de responsabilité sociétale imputable à l’ensemble des collectivités, accompagner voire précéder ces nouveaux acteurs et leur donner les outils spécifiques afin de construire les nouvelles structures d’une économie durable en phase avec les besoins réels de notre société. À nous de nous en saisir.


L’atout que constitue notre insularité nous oblige à évoquer l’importance du tourisme dans une analyse telle que celle-ci. Ce secteur d’activité clé ne doit pas rester en marge des évolutions de notre univers économique. Le tourisme guadeloupéen peut-être collaboratif et solidaire. Il doit être vert et bleu… Dans la lueur d’espoir apportée par les transformations économiques profondes qui sont déjà à l’œuvre sur la scène économique internationale, apparaît pour nous la chance d’abattre les entraves à l’initiative posée par le pouvoir de marché et de faire vivre l’imaginaire relationnel d’une société guadeloupéenne nouvelle.



1. V. à ce titre : C. BECCARIA, Des délits et des peines, Editions Flammarion (La peine de mort a pu être abolie dans le droit français à la fin du XXe siècle tandis que dès 1764, Beccaria exhortait déjà à une moralisation des peines). 
2. D’ailleurs suite à l’indignation massive causée par les accusations portées à l’encontre d’un candidat à la présidentielle durant la campagne qui s’est déroulée en cette année 2017, a-t-on regretté son manque d’éthique et appelé à la « moralisation de la vie politique » pour que finalement  une loi organique et une loi ordinaire « pour la confiance dans la vie politique » soit adoptées. 
3. V. à ce propos la loi n°2017-399 du 27 mars 2017 relative au devoir de vigilance des sociétés mères et des entreprises donneuses d’ordres. 
4. Il y a quelque chose d’assez cocasse à se rendre compte que finalement, l’éthique revisitée par le droit des affaires n’a plus pour seul objectif d’admettre que l’humain n’est qu’un attribut d’une nature toute puissante qui est à la foi cause de soi et substance mais qu’elle vise désormais à replacer l’être social comme la finalité d’un univers où la contrainte du pouvoir économique a été légitimée, substantialisée voire essentialisée.  
 
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