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Fabienne Youyoutte | Désirs du palais

Dernière mise à jour : 23 juil. 2023

Propos recueillis par Ken Joseph

Photos : Yvan Cimadure - Xavier Dollin

 





S’il y avait un entrepreneur à qui l’on devrait décerner le prix de l’audace et de l’entreprise de l’année, se serait elle. Et à vrai dire, elle en serait surprise, « Pourquoi moi ? » Pourtant, c’est bien elle qui inspire, aujourd’hui, toute une génération d’entrepreneur.e. Un parcours, un récit de vie, animé d’audace, de courage, de résilience et osons le dire d’exemplarité. À la tête d’une entreprise florissante, Fabienne Youyoutte inspire. Et quand bien même, vous pourrez lui dire, là aussi, qu’elle est ce symbole de réussite, elle en perdrait toute notion et préférerait répondre, qu’elle a simplement trouvé sa place. Mais pour nous, c’est elle. Oui, elle. La femme, incroyablement femme. Cette femme phénoménale que poétise Maya Angelou, Phenomenal Woman.


Enfance heureuse et choix cornélien.


Enfant, j’ai grandi au côté de ma grand-mère maternelle qui habitait la campagne Sainte-rosienne en Guadeloupe, à Morne Rouge. La vie y était fort agréable, car mes premières années, je les ai passées dans une Guadeloupe que je qualifie d’authentique. Cette Guadeloupe que j’ai connue et qui est toujours en moi m’a façonné. J’y ai fait l’apprentissage des saveurs, des odeurs, des goûts du terroir et des valeurs qui guident aujourd’hui mon quotidien. Et si je devais résumer cette période de ma vie en une phrase, je dirais que nous n’étions pas riches financièrement, mais nous étions heureux et l'on vivait simplement.


J’étais encore salariée quand j’ai décidé de franchir le pas de la création d’entreprise.

C’est à l’âge de sept ans que j’ai rejoint ma mère et mon père qui vivaient aux Abymes à Besson. À l’époque, je n’avais pas vraiment de rêve. Cependant, mes parents m’avaient offert une année, comme jouet pour les fêtes de Noël, un kit de pâtisserie : tablier, batteur, rouleaux, en clair… tout l’attirail du petit pâtissier en herbe. Ce fut mon premier contact avec ce qui allait devenir ma passion et plus tard mon métier.



Durant ma scolarité, à l’époque du primaire et du collège, je dirais que j’étais une élève avec un niveau correct. Mais en classe de troisième, je me suis retrouvée face à un grand dilemme, car je n’avais aucune idée de l’orientation que je devais suivre. Et c’est au cours d’une discussion avec un de mes cousins qui était pâtissier que j’ai eu le déclic et que j’ai décidé d’intégrer le CFA du Raizet afin d’y préparer un CAP en Pâtisserie.

Je ne dirais pas que j’ai eu à douter de mon choix, même si cette période d’apprentissage a été relativement difficile, mais je m’étais fixée un objectif. Alors, je me suis donné les moyens d’obtenir mon CAP Pâtisserie, aidée en cela du soutien indéfectible de mes parents.


Mon objectif est de redonner un éclat à la démarche artisanale des métiers de bouche, comme la glacerie, la pâtisserie et la confiserie, qui en ont bien besoin aujourd’hui.

Mon CAP en poche, j’ai donc commencé à travailler en qualité d’ouvrière en pâtisserie. Puis, au fil des années par ma rigueur et mon sérieux, j’ai occupé successivement les fonctions d’ouvrière qualifiée, de chef de rayon pâtisserie, de chef de département boulangerie-pâtisserie et ensuite de responsable d’exploitation boulangerie-pâtisserie d’enseignes majeures sur le territoire. Ces expériences professionnelles, en tant que jeune femme, m’ont été bénéfiques et forgeront l’entrepreneure que je suis aujourd’hui.




La révolution by Fabienne Youyoutte.


Je n'étais encore que salariée quand j’ai décidé de franchir le pas de la création d’entreprise. Et j’avais comme seule idée en tête : m’éclater et réaliser ces saveurs et ces idées de glaces, de pâtisseries et de confiseries qui me trottaient à la tête, depuis bien trop longtemps. Du coup, j’ai lancé mon activité avec le soutien de mes proches, qui ont fait corps avec ce projet.


La mise en place de mon enseigne Fabienne Youyoutte part d'abord d'une volonté de défendre et aussi de valoriser à travers mes créations les saveurs du terroir guadeloupéen. Mon objectif est de redonner un éclat à la démarche artisanale des métiers de bouche, comme la glacerie, la pâtisserie et la confiserie, qui en ont bien besoin aujourd’hui. L’activité de l’enseigne repose sur un socle familial et notre savoir-faire artisanal est le résultat d’une double volonté : la valorisation de pratiques professionnelles acquises au cours de mon expérience professionnelle et la valorisation au moyen de la transformation de matières premières issues de notre terroir et de produits venus d’ailleurs.



L’enseigne a connu durant ces dernières années plusieurs phases de développement. Elle a commencé à se faire connaître grâce à la fabrication de glaces artisanales. Par la suite, les activités de pâtisserie et confiserie ont été mises en place afin de répondre d’une part à une demande, mais aussi pour asseoir un savoir-faire existant au sein de la structure. Cette seconde étape a connu des sous-phases avec le lancement de la production de macarons, de gâteaux glacés, de sucettes artisanales, de confitures, etc. En 2016, j’ai créé mon deuxième point de vente à Sainte-Anne où nous proposons, en plus des produits de glacerie et de pâtisserie, un service de sandwicherie et saladerie.


Mes débuts ont été difficiles, j’ai dû hypothéquer la maison de mes parents pour me lancer dans la création d’entreprise. Après avoir fait le tour des institutions bancaires, une seule a cru en mon projet et souhaité jouer le jeu à mes côtés.

L’année 2018 est un nouveau tournant pour l’enseigne Fabienne Youyoutte. Nous avons entrepris une nouvelle démarche qui est le « Triporteur by Fabienne Youyoutte ». Ce nouveau concept nous permet désormais d’aller vers notre clientèle et d’assurer des prestations de dégustation de nos glaces, qui peuvent être accompagnées de nos réalisations pâtissières dans un cadre privé.


Je ne sais pas si l'on peut parler de révolution, mais je peux dire une chose, c’est que l’approche que j’ai entreprise vise à remettre en lumière des saveurs, des goûts oubliés de mon enfance à travers les glaces, les sorbets, les pâtisseries, les macarons et les confitures. On peut considérer que la démarche est essentiellement pédagogique.




Obstacles et notion d’échec.


Mes débuts ont été difficiles, j’ai dû hypothéquer la maison de mes parents pour me lancer dans la création d’entreprise. Après avoir fait le tour des institutions bancaires, une seule a cru en mon projet et souhaité jouer le jeu à mes côtés. Parallèlement, j’ai participé à de nombreux concours de création d’entreprise pour lesquels j’ai été lauréate. Les dotations financières en lien avec ces concours m’ont permis de soulager ma trésorerie.


Aujourd’hui, nous assistons à une forme de prise de conscience guadeloupéenne que j’appelle « guadeloupéanité ».

Avec le soutien tant moral que physique de mes proches, j’arrive depuis quelques années à trouver un équilibre entre ma vie professionnelle et ma vie de famille. Le réglage a pris du temps et est le fruit d’une organisation sans failles. Dans mon secteur d’activité, les tendances évoluent rapidement et l'on peut très vite, sans s'en rendre compte, se retrouver dépassé. C’est la raison pour laquelle je me remets, en permanence, en question et me forme régulièrement.


Pour moi, l’échec n’existe pas. Quotidiennement, on vit des expériences dont on peut être satisfait ou pas. Dans les deux cas, il faut toujours en tirer les leçons, soit pour s’améliorer ou pour éviter les écueils. Laisser une situation confortable de salarié pour embrasser celle de chef d’entreprise, pour laquelle l’incertitude et le risque sont omniprésents, peut aisément freiner un porteur de projet qui doute de son potentiel. Cependant, il faut qu’ils fassent abstraction de la peur, car la peur est vectrice d’immobilisme. Les erreurs comme les égarements font partie intégrante de la vie d’un entrepreneur. Ces erreurs permettent une remise en question permanente qui est salutaire pour tout chef d’entreprise qui veut aller loin. Mon conseil : Fixe-toi des objectifs valables et donne-toi les moyens pour les atteindre. « Cela semble toujours impossible, jusqu’à ce qu’on le fasse », disait Nelson Mandela.



L’initiative entrepreneuriale est très vive en Guadeloupe, et cela, même si de nombreuses entreprises périclitent prématurément par manque de formalisation concrète et d’accompagnement en tous genres : technique, bancaire, stratégique… D’autre part, la gent féminine, bien que présente sur le marché des chefs d’entreprise reste sous-représentée. Des mesures législatives et des dispositifs dédiés ont déjà été initiés pour favoriser l’initiative entrepreneuriale des femmes, mais tant que les mentalités n'évolueront pas la situation demeurera identique.


En France et singulièrement en Guadeloupe, l’artisanat souffre à tort d’une image galvaudée. Et même si des efforts et des actions ont été faits en vue de redorer son image, les résultats d’inversement tardent à venir. Les artisans et les organes décisionnels (État, collectivités locales, chambres consulaires, syndicats professionnels) doivent redoubler d’efforts pour atteindre une réhabilitation de l’image de l’artisanat.




Sa vision de la réussite.


À chacun sa définition de la réussite. Pour ma part, la réussite consiste à trouver sa place dans la société et de mettre en place quotidiennement des actions qui visent à améliorer l’existence de tout un chacun. Grâce à l’entrepreneuriat, je pense avoir trouvé ma place dans la société. À travers mes réalisations quotidiennes, je donne du plaisir, du bonheur à mes clients. Et parallèlement, je contribue, comme d’autres confrères et consœurs, à la valorisation des saveurs du terroir de Guadeloupe.


Et si demain, pour une raison ou une autre, je décidais de tout arrêter pour vivre mon plus grand rêve, je recommencerais les choses à l’identique !

Notre terroir jouit d’une très grande richesse gustative et d’un fort potentiel de saveurs oubliées et/ou inexploitées à développer. Nous n’avons absolument rien à envier aux autres. Aujourd’hui, nous assistons à une forme de prise de conscience guadeloupéenne que j’appelle « guadeloupéanité ». Je suis ravie et fière que mes compatriotes se réapproprient tous ces goûts qui nous définissent en tant que Guadeloupéen et les partagent avec leurs amis.



La suite...


Je voudrais continuer à partager encore de nouvelles aventures gustatives avec mes gourmets. Mais au-delà de la reconnaissance de mes pairs, du travail et du parcours accomplis, les encouragements aux quotidiens et la confiance des gourmets des boutiques Fabienne Youyoutte sont pour moi nécessaires, car ils sont source de motivation et me permettent de me dépasser.


Il y a un terroir que je n’ai pas exploré et qui me tient à cœur, c’est celui de Marie-Galante. C’est la Terre sur laquelle ma grand-mère, qui a joué un rôle prédominant dans ma vie, a pris naissance. Implanter une boutique Fabienne Youyoutte à Marie-Galante est un de mes plus grands vœux. Et si demain, pour une raison ou une autre, je décidais de tout arrêter pour vivre mon plus grand rêve, je recommencerais les choses à l’identique !

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