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Les deux faces d'une même pièce

Dernière mise à jour : 14 mai 2023

Par DR. Stéphanie Melyon Reinette sociologue et artiviste

Photo : Nsey Benajah

 





« Please try to remember that what they believe, as well as what they do cause you to endure does not testify to your inferiority but to their inhumanity »


— James Baldwin.




« Je te prie de garder en mémoire que ce qu’ils croient, ainsi que ce qu’ils te causent de souffrir ne témoigne pas de ton infériorité, mais de leur inhumanité ». Ces mots de James Baldwin constituent l’intermission parfaite pour cette réflexion. Ils prendront davantage de sens à mesure que nous avancerons dans les couloirs de mon raisonnement. James Baldwin était ce poète et écrivain africain-américain, philosophe de la pensée nègre contre la philosophie ségrégationniste qui gangrène les communautés noires à coup de lynchages et d’exécutions sommaires.


Récemment – et à maintes reprises déjà –, la communauté franco-caribéenne a subi un nouvel épisode d’un, désormais, quasi traditionnel lynchage médiatique. L’écho aux pratiques de lynching semble tiré par les cheveux. Et pourtant, l’analogie est organique puisque corrélation des essences mêmes du lyncheur et des lynchés. Le lynchage ou procès médiatique est la critique violente et systématique par le biais des médias, d’une personne ou d’une communauté de personnes. Et n’est-ce pas finalement ce que subissent de nouveau les Guadeloupéens et Martiniquais alors qu’ils sont portés au banc des accusés des exotiques décérébrés ?





« C’est culturel, il y a d’autres sources d’information. Je ne vais pas revenir sur les vaudous, mais ça existe toujours dans ces territoires. Pourtant il y a un accès facilité aux soins, CMU… Beaucoup de problèmes viennent de la culture. Et le rhum ne guérit pas de tout, au contraire ». Lorsqu’invité par une chaîne d’information pour le moins sérieuse à apporter son expertise sur les faibles taux de vaccination Covid dans « ces territoires », ce Docteur Boissin, médecin de son état, prononce ces mots, aussi incongrus que son air bonhomme, c’est tout le monde colonial qui est rappelé à nous. Voire même ramené à nous. Cette phase de l’histoire à laquelle il nous semble que notre peuple a échappé, nous retombe dessus chaque fois qu’un français ou qu’un étranger à notre cause, et membre de sa supposée élite intellectuelle de surcroît, assène des scories de ce type, le ciel nous tombe sur la tête et la moutarde nous monte au nez. Nous voilà re-bestialisé.e.s, re-sulbaternisé.e.s, re-objectifié.e.s. RÉ-ENSAUVAGÉ.E.S.


Il ne s’agit pas du quasi romantique rewilding américain importé en Europe, consistant à réinsérer la vie sauvage dans des contextes géographiques trop longtemps domestiqués et appauvris par le capitalisme occidental, mais de l’expression de la pensée xénophobe d’une communauté dominante niant l’évolution de l’autre, qu’elle assujettit à l’étalon de sa propre culture. Ainsi, ce n’est point une approche écologique du monde dont il s’agit, mais d’une disruption des écologies humaines, depuis les impériales circularités, faisant de la prédation la seule forme de relation du règne des hommes, mammifères en révolte contre le dessein universel de la nature.



© Nsey Benajah




L’ensauvagement fut la cellule souche d’un modèle qui s’est répliqué à l’envi. Il est de ces cellules universelles qui comme les cancers se démultiplient sans s’essouffler, sans s’épuiser. L’ensauvagement des Africains, Asiatiques, Moyen-Orientaux et autres colonisés permet de faire de nos corps des archétypes : le Noir bien monté, mais fainéant, sa compagne aussi bête de sexe que lui, l’asiatique ou la brune orientale soumise, servile, esclave sexuelle, etc. Tous ces désirs sexuels projetés. Tout cet exotisme est la forme sexuelle de l’ensauvagement. Et dans les médias, il est réitéré par les dirigeants politiques : les odeurs des quartiers-cages des oiseaux de mauvais augure de Chirac, les kärchers de Sarkozy, ou encore le « Pour une fois, je me suis mis à travailler comme un nègre. Je ne sais pas si les nègres ont toujours tellement travaillé… » de Jean-Paul Guerlain. On demeure dans l’univers des sens agressé par la puanteur de l’autre, de la bête qu’est l’homme noir ou de l’homme racisé ; ce sont des représentations qui se répondent finalement.


En somme, celui qui tient le fouet contrôle le temps : temps de travail, rentabilité, rendement, congés et repos, loisirs et vacances, mais aussi modernité et contemporanéité, progrès et arriération, obsolescence et longévité.

Que faut-il faire de ce ré-ensauvagement systémique ? Faut-il se demander ce que cela dit de nous ? Ce que cela révèle de nous ? Ces attaques en barbarie ou en sauvagerie qui fusent çà et là dans l’espace public font résonance avec nombre de clichés émanant de l’époque coloniale.

Tout d’abord, faut-il rappeler la relativité du temps ? Le temps tel qu’il s’écoule et la mesure du progrès telle qu’elle s’écrit en nous sont des schèmes importés et imposés à nos corps et à nos esprits. Chaque communauté colonisée a subi cette imposition d’un temps étranger et aliénant finalement. En Afrique où le temps était essentiellement régi par les saisons et le rythme naturels des moissons, des traditions et des rituels, on doit souscrire à l’horloge occidentale désormais, dans les mines, les champs, les usines pour livrer à la bête colossale du dollar ou de l’euro, les matières premières de ses industries. Des civilisations millénaires se sont vues taxées d’arriération quand elles ont été pillées de toutes les manières possibles, pour se ranger au ton du progrès capitaliste. Certaines peuplades ont été réduites à la primitivité lorsqu’elles ont des rites centenaires, voire millénaires. Et les Antilles, nées de la Traite négrière (ou commerce triangulaire) et de la colonisation, n’ont pas choisi le temps qui importune les bois d’ébènes qui crèvent sous le joug des gouverneurs, maîtres et géreurs.



© Dylann Hendricks


L’idée de progrès qui a cours actuellement dans nos esprits est fondamentalement erronée puisque ce temps de bâtisseurs n’est pas nôtre. Nos ancêtres – pour ce qui concerne les opprimés d’entre eux – n’étaient que les rouages d’un système bien huilé. En somme, celui qui tient le fouet contrôle le temps : temps de travail, rentabilité, rendement, congés et repos, loisirs et vacances, mais aussi modernité et contemporanéité, progrès et arriération, obsolescence et longévité. Le progrès de la Caraïbe francophone, et l’analyse que nous en faisons devraient être établis sur son temps civilisationnel propre : c’est-à-dire sur sa propre chronologie d’évolution, depuis la déportation et l’arrivée (volontaire) des communautés du pays. C’est dans la réalisation d’une sortie extrêmement récente de la colonie qu’il faut bâtir notre relativité au temps. Je ne cesse de rappeler ce barème : mai 1848 abolition de l’esclavage, 1946 la départementalisation. Et puis, des années 1970 à 1 993, le chlordécone est utilisé aux Antilles et l’affaire d’empoisonnement qui en découle risque le non-lieu pour cause de prescription en mars 2021, alors que les plaintes avaient été déposées en 2006.





Dans le même temps, l’épidémie de Covid-19 éclate et touche les Antilles début 2020 sous un confinement strict en mars. Le coupable : un bateau de croisière transportant Guadeloupéen.ne.s parti.e.s en vacances et touristes européen.ne.s pour la grande majorité. Les priorités touristiques n’ont eu de cesse de se révéler à mesure des périodes de contention/rétention qui se succèdent. Cette chronologie s’étend sur les 173 années écoulées depuis les abolitions. Ce qui exsude de ce siècle et demi c’est une politique de l’oubli sous couvert d’une politique simili-intégrationniste par l’État : l’esclavage est aboli, et révolu. Il doit l’être dans vos esprits, puisque « vous êtes français » (voix du Président de Gaulle). Sommé.e.s à l’oubli et d’entrer en civilisation française, tout le reste n’est qu’un mirage… Ce qu’il faut entendre ici c’est la pernicieuse emprise du temps colonial sur les corps. L’évolution guadeloupéenne doit se mesurer à l’aune des jalons d’émancipation et de répression qui se produisent sur le territoire. La colonisation temporelle n’est jamais intégrée à notre raisonnement. Et pourtant, réaliser son impact permettrait de mieux relativiser ces incidents. Qu’induit l’inclusion du temps réapproprié dans l’analyse de ces épisodes de lynchage médiatique ?


(...) « je parle ici, d’une part, de Noirs aliénés (mystifiés), et d’autre part, de Blancs non moins aliénés (mystificateurs et mystifiés) ».

Revenons sur les dires incriminés ici : La Couverture Médicale Universelle est un dispositif financé par le gouvernement français et qui « permet à toute personne résidant régulièrement en France et de façon ininterrompue depuis plus de trois mois de bénéficier d'une protection complémentaire gratuite et renouvelable ». Et là je cite le site ameli.fr. Cette couverture assure une exonération totale d’avance de frais pour les soins médicaux. Une part importante de la population, enlisée dans la précarité, bénéficie de cette couverture ; que beaucoup d’Africains-Américains et autres minorités hyperprécarisées des marges étatsuniennes envieraient, notamment après la suppression de l’ObamaCare par Trump. C’est une réalité. La présence des vaudous est-elle fausse ? Dans les Caraïbes et les Amériques, il existe bel et bien des syncrétismes religieux à racines vaudouesques – c’est-à-dire héritiers des animismes et polythéismes du vaudou béninois, entre autres (Vaudou, Santeria, Orishas, Obeah, Candomblé, etc.) et le kenbwa (quimbois) guadeloupéen, forme émoussée et avilie des animismes racinaires – tout comme ils existaient et existent encore de nombreuses recettes curatives traditionnelles et autres décoctions dont l’ingrédient antiseptique est le rhum. Les frottements, les aspersions, les bains, les grogs et autres pratiques curatives ou préventives sont des pratiques coutumières, traditionnelles, voire ésotériques, plus ou moins revendiquées et perpétuées. Nos gens se soignent avec le rhum, d’autres pratiquent le vaudou. Enfin, l’histoire du gadèdzafè chez nous amène sans doute un trouble dans les identités qui se réclament africaines, afrocentristes ou afrodescendantes : pourquoi donc cette colère ?



© Leah Gordon.

© Leah Gordon.


La première raison valable est la propre méconnaissance de ces pratiques spirituelles par les Franco-caribéen.ne.s et la dévalorisation qu’iels en font elleux-mêmes. En effet, le vaudou est très mal considéré sous les latitudes franco-caribéennes. Des représentations erronées des rites vaudouesques induisent des comportements à la fois xénophobes et séparatistes. Le « Nous ne sommes pas de ces gens-là » est proclamé par des interjections nourries de défiance, de rejet voire d’un certain suprématisme (idéologie postulant la supériorité d’une race, d’une religion, d’une langue ou d’une culture sur les autres) admettant que les vaudouisant.e.s seraient d’un côté damné.e.s, de l’autre malveillant.e.s et nuisibles. Combien de fois, ai-je entendu les craintes de certain.e.s agents administratifs vis-à-vis d’un sort qui leur serait potentiellement jeté, ou alors de l’ensorcellement des hommes par les femmes avides de leurs biens obtenus par reconnaissance d’enfant.


Ce sont là des épisodes de racisme séculaire qui confondent les singularités et les subtilités des cultures des populations anciennement dites « coloniales ».

La seconde raison est davantage liée à la perception qu’a une part de la population française sur l’autre – qu’ils soient caribéens francophones, du Pacifique, Africains, musulmans, etc. – et la capacité de l’autre à recevoir ces préjugés. En fait, l’outrage qui est fait tient autant du fond des propos que du fond des protagonistes. Dans la scène qui se joue, il y a un individu qui assène une analyse erronée avec la conviction d’une autorité supérieure et un individu qui est brutalisé psychologiquement par ces propos qui réduisent sa singularité et sa vision du monde et sa place dans le monde ; et ce sur fond de la blessure originelle de l’afrodescendant : l’esclavagisation, la déculturation, l’assimilation, etc. L’un est fondé dans l’impérialisme français, l’autre dans le colonialisme français. Les deux faces d’une même pièce. Frantz Fanon entérinait cette théorie quand il écrivait, dans Peau Noire, Masques Blancs : « je parle ici, d’une part, de Noirs aliénés (mystifiés), et d’autre part, de Blancs non moins aliénés (mystificateurs et mystifiés) ».




L’ire qui nous immole, la colère brûlante qui nous consume lorsque ces faits se produisent est certes légitime, puisque nous sommes dénigré.e.s par une dimension civilisationnelle. Toutefois, elle devrait davantage s’étioler face à des certitudes nouvellement acquises. Ce sont là des épisodes de racisme séculaire qui confondent les singularités et les subtilités des cultures des populations anciennement dites « coloniales ». Nous, Guadeloupéen.ne.s, en faisons partie, tout comme les Africain.e.s et autres « ultramarin.e.s ». Les outremers, ces horizons exotiques qui, à leurs yeux, n’ont d’autres reliefs que les plages, les corps de femmes offertes au soleil et une cuisine épicée, relevée qui enivre les esprits et excitent les papilles. Entre images coloniales stéréotypiques et fantasmes, il n’y a aucun savoir réel de celui qui porte le préjugé au rang de vérité absolue. Il n’y a non plus aucun savoir réel des cultures dont on procède lorsque l’on s’insurge de fait avéré, bien qu’énoncé de manière injustifiée, sans maîtrise aucune du contexte civilisationnel.


Ces épisodes de racisme séculaire – que l’on pourrait par ailleurs rapprocher du racisme ordinaire, ce racisme inconscient perpétré par des blagues et remarques vraisemblablement innocentes et bienveillantes, mais qui portent les germes de l’impérialisme/colonialisme ontologique de la France – sont redondants, fréquents, notamment dans des milieux que l’on penserait « amicaux » ou « sympathisants » voire « fraternels » de nos héritages. À un festival dédié aux Afriques, un gentil septuagénaire qui vous félicite sur votre qualité langagière, étonné que vous sachiez si bien manier la langue de Molière. Un ex-instituteur qui vous demanderait si vous ne reconnaissiez pas son visage singulier de sauveur des petit.e.s illettré.e.s guadeloupéen.ne.s, révélant la dimension qu’il donnait à l’île : un village. Lui, qui avait dispensé la connaissance dans tant de « comptoirs » d’Afrique, devait se sentir si investi de sa mission civilisatrice que cela confinait au nombrilisme, et notre territoire réduit à son nombril et son giron. Une quadragénaire qui se vante de connaître quelques africaines, certainement de vos connaissances, vous qui habitez Paris vous devez connaître Château Rouge, un autre village, un autre comptoir… des Guerlain, des Zemmour et bien d’autres héritiers, conscients ou inconscients, de ces pensées offensantes pour l’humanité multidimensionnelle. Ces personnages sont les incarnations d’une France coloniale qui n’est pas encore pansée, et qui lutte contre la réforme de ses fondements racialistes.


« Je te prie de garder en mémoire que ce qu’ils croient, ainsi que ce qu’ils te causent de souffrir ne témoigne pas de ton infériorité, mais de leur vacuité ».

Faudrait-il s’en trouver systématiquement affecté.e.s ? Concerné.e.s, évidemment. Nonobstant l’évidence d’une mobilisation contre ces bavures intellectuelles et philosophiques, un abord moins affecté gagnerait à être adopté afin de manifester notre propre progrès. Les abolitions auront servi à réformer l’image de la Nation française, à la remythifier. Un décret, une loi et on oblitère le passé derrière le voile de la déculturation et de la désinformation. Le passé est simplement rendu inopérant, inacceptable puisqu’il est enterré, caché sous le linceul d’une honte réprouvée, d’une grandeur que l’on ne pourrait répudier. Le phénomène de racisme séculaire est consubstantiel de l’aliénation des populations dominées. En somme, ce sont là les deux pendants d’un même mal : une agnotologie avant l’heure, soit la science de (la fabrique de) l’ignorance. Elleux ignorant.e.s de nous ; nous encore ignorant.e.s de nous-mêmes. Ce que les propos du médecin qui ne parla nullement de médecine enseignent sur nous, c’est la fragilité de nos identités. Je conclurais en empruntant et en me réappropriant les mots de James Baldwin : « Je te prie de garder en mémoire que ce qu’ils croient, ainsi que ce qu’ils te causent de souffrir ne témoigne pas de ton infériorité, mais de leur vacuité ».


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