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Ta-Nehisi Coates, entre le monde et moi

Dernière mise à jour : 13 mai 2023

Par Gisèle Wood

Photo : Sébastian Kim

 




« Je te le dis : cette question — comment vivre avec un corps noir dans un pays perdu dans le rêve — est la question de toute ma vie. »



Poignante lettre adressée par Ta-Nehisi Coates à son fils de 15 ans, Une colère noire a connu, depuis 2015, un succès fracassant aux États-Unis, faisant de l’auteur, jeune journaliste à The Atlantic, l’un des intellectuels les plus écoutés du moment. Récompensé par le National Book Award, le livre a surtout été adoubé par la romancière Toni Mor­rison, qui a accueilli Ta-Nehisi Coates, né à Baltimore en 1975, comme la nouvelle voix capable de remplir le vide causé par la mort de l’écrivain James Baldwin en 1987.

Coates à Baltimore à environ trois ans et ses frères et sœurs.



C’est à une série de gouffres que s’attaque Between the World and Me (édition française : Une colère noire) : celui qui sépare d’abord le mirage du rêve américain, son prétendu confort égalitaire et protecteur (ses « belles pelouses » et ses « allées privées »), de la réalité de l’injustice et de la peur ressenties par l’auteur tout au long de sa vie. Une insécurité physique, viscérale, « terreur pure de la désincarnation, de la perte de mon corps », allant de la violence de la rue, des couteaux et armes à feu aux arrestations et fouilles arbitraires, en passant par le tout-venant des vexations racistes (ainsi cette femme qui, par une petite tape dans le dos doublée d’un « Allez ! », s’en prend au fils de Ta-Nehisi Coates qui, à l’âge de 5 ans, lambinait dans un cinéma). Cette permanente dépossession de soi est un héritage de la fabrique raciste, autre gouffre qui désunira à jamais les noirs des blancs — « ils ont transformé nos corps pour en faire du sucre, du tabac, du coton et de l’or » : « N’oublie jamais que nous avons été esclaves dans ce pays plus longtemps que nous n’avons été libres. »





Cette longue histoire pleine de cicatrices ne souffre d'aucune compensation. Dans ce livre à l'allure d'une passation générationnelle si tragique, le père ne laisse pas d’espoir à son fils, qui aura toujours « le vent de face et les chiens sur les talons » : « Ne détourne jamais les yeux de cette réalité. » Les victimes se nomment Michael Brown, Eric Garner ou Trayvon Martin. Gouvernée par un président noir, l’Amérique a connu une recrudescence de violences perpétrées par des policiers souvent acquittés, meurtres racistes systémiques, « carburant » qui alimente, encore et toujours, « la machine américaine » de destruction du corps noir. Ce gouffre, c’est finalement celui qui sépare l’auteur du monde, vertige que Ta-Nehisi Coates a choisi, dans ses articles et essais, de décrypter, sans ­passer sous silence la froideur qu’il a par exemple ressentie devant les ruines du 11 Septembre : « J’avais mes propres désastres à affronter »… Voilà pourquoi le titre américain, Between the world and me (entre le monde et moi), s’avère bien plus riche que le cliché français de la « colère noire » — sans compter que la figure du Black enragé (homme ou femme) est l’un des stéréotypes racistes les plus tenaces outre-Atlantique.



« Je devais, je dois survivre pour toi. »


© John Edmonds.


Si l’écriture compense en partie la blessure de la dépossession de soi, c’est qu’elle s’incarne dans l’épaisseur d’une vie, qui éclot dans le Baltimore des années 1970, se confronte à la rue et à l’école, les « deux bras d’un même monstre », à l’identification avec Malcolm X, pour trouver une voie à l’université Howard à Washington, « La Mecque, carrefour de la diaspora noire », puis dans le journalisme. Jusqu’à cette déclaration d’amour, désespérément lyrique, à son fils : « Je devais, je dois survivre pour toi. »

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